10 août 2026 : VISION360 & PLUS


Résumé de l’entretien entre Craig Conway et Jeremy Griffith

Synthèse de l’échange en quatre parties

1.Une explication biologique de la condition humaine

En 2020, l’acteur et radiodiffuseur britannique Craig Conway s’est entretenu avec le biologiste australien Jeremy Griffith à propos de son livre LIBERTÉ : La fin de la condition humaine. L’échange, organisé en quatre parties, porte sur la cause profonde du comportement humain, l’origine de nos instincts moraux et la transformation psychologique que permettrait la compréhension de notre véritable nature.

Jeremy Griffith part d’un constat : l’être humain est capable de coopération, d’altruisme et d’amour, mais aussi de compétition, d’égoïsme, d’agressivité et de destruction. Selon lui, cette contradiction ne peut pas être expliquée par la seule idée selon laquelle nous aurions hérité d’instincts animaux brutaux destinés à assurer la reproduction de nos gènes. Les termes employés pour décrire le comportement humain — culpabilité, arrogance, dépression, haine, cynisme, aliénation ou psychose — révèlent en effet l’intervention d’un esprit pleinement conscient. Notre difficulté ne serait donc pas une simple « condition animale », mais une condition humaine psychologiquement troublée.

Griffith affirme également que l’être humain possède des instincts moraux, coopératifs et aimants, dont la voix se manifeste à travers la conscience. Il rappelle que Darwin considérait le sens moral comme l’une des distinctions les plus élevées entre l’être humain et les autres animaux. Nos lointains ancêtres auraient ainsi vécu dans un état beaucoup plus coopératif et affectueux que l’image traditionnelle de créatures sauvages perpétuellement engagées dans la lutte.

2.Le conflit entre l’instinct et l’intellect

Pour expliquer l’apparition de la condition humaine, Jeremy Griffith utilise l’histoire imagée d’« Adam la cigogne ». Comme les autres cigognes, Adam suit instinctivement une route migratoire. Tant qu’il n’est pas pleinement conscient, il ne remet pas en question cette orientation : il obéit simplement à son instinct.

Mais si Adam acquiert un cerveau capable de réfléchir et de prendre ses propres décisions, il commence à expérimenter. Apercevant une île couverte de pommiers, il quitte la trajectoire migratoire afin de l’explorer. Ses instincts, façonnés par la sélection naturelle au cours de nombreuses générations, continuent pourtant de lui imposer l’ancienne direction et condamnent implicitement cette désobéissance.

Une bataille éclate alors entre deux systèmes différents. Les instincts donnent des orientations acquises génétiquement, mais ils ne comprennent pas les raisons de ces orientations. L’esprit conscient, au contraire, doit rechercher la relation entre les causes et les effets. Pour devenir autonome et comprendre le monde, il est obligé d’expérimenter, de s’écarter des consignes instinctives et de commettre des erreurs.

Adam ne possède cependant pas encore la connaissance nécessaire pour expliquer cette opposition. Il se sent injustement condamné comme mauvais. Pour résister à cette condamnation, il riposte avec colère, recherche la reconnaissance susceptible de confirmer sa valeur et tente de bloquer la critique. Il devient ainsi énervé, égocentrique et aliéné.

Selon Griffith, le comportement compétitif et agressif de l’humanité provient de cette situation psychologique. L’être humain n’est pas devenu conflictuel parce qu’il obéissait à des instincts sauvages, mais parce que son intellect conscient devait défendre sa recherche de compréhension face à des instincts incapables de comprendre cette démarche. Les troubles psychologiques auraient été le prix payé par l’humanité pour acquérir la connaissance. Nous avons dû, selon sa formule, nous perdre afin de pouvoir un jour nous retrouver.

3.Adam et Ève : le récit symbolique de l’éveil de la conscience

Craig Conway demande alors pourquoi une explication apparemment aussi simple n’a jamais été enseignée. Griffith répond que l’humanité a pressenti depuis l’Antiquité qu’un conflit était apparu avec l’éveil de la conscience, mais qu’elle ne disposait pas encore des connaissances scientifiques permettant de l’expliquer.

Il relit ainsi l’histoire biblique d’Adam et Ève comme une description symbolique de cette transformation. En mangeant le fruit de l’arbre de la connaissance, Adam et Ève deviennent conscients et désobéissent à l’ordre instinctif. Ils sont alors présentés comme coupables et chassés du jardin d’Éden, c’est-à-dire de l’état originel d’innocence, de coopération et d’amour.

Pour Griffith, cette condamnation peut désormais être renversée. Adam et Ève ne seraient pas les auteurs d’une faute, mais les représentants de l’humanité consciente engagée dans la recherche héroïque de la connaissance. La science aurait finalement permis de comprendre la différence essentielle entre les instincts, fondés sur les gènes, et l’intellect conscient, fondé sur un système nerveux capable de mémoriser, d’expérimenter et de comprendre.

Griffith rapproche ce récit d’autres traditions décrivant un âge d’or perdu. Il cite notamment Hésiode et Platon, qui évoquaient une époque ancienne caractérisée par la paix, le partage, l’innocence et l’absence de conflits. Selon lui, les religions et les mythologies ont conservé la mémoire d’une séparation entre l’être humain et son état originel, sans être capables d’en expliquer la nécessité biologique.

Pendant près de deux millions d’années, l’humanité n’aurait donc pas pu justifier sa désobéissance à ses instincts moraux. Pour échapper à une culpabilité devenue insupportable, elle aurait nié avoir jamais possédé une nature originelle coopérative et aimante. L’idée d’instincts animaux agressifs aurait alors servi d’explication provisoire : elle transformait l’intellect conscient en force civilisatrice chargée de contrôler une prétendue brutalité intérieure.

4.Comment nos instincts moraux seraient-ils apparus ?

La troisième partie de l’entretien aborde l’origine de notre conscience morale. Craig Conway demande comment un processus évolutif fondé sur la transmission des gènes a pu produire des êtres capables d’altruisme et d’amour.

Jeremy Griffith répond que ces dispositions se seraient développées grâce aux soins maternels prolongés. L’instinct d’une mère qui protège sa progéniture assure la transmission de ses propres gènes. Il est donc compatible avec la sélection naturelle. Mais du point de vue du petit, cette protection est reçue comme un amour inconditionnel : la mère lui offre nourriture, chaleur, sécurité et attention sans lui demander de contrepartie.

Lorsque cette période de dépendance se prolonge, le jeune est profondément imprégné par ce comportement et apprend à le reproduire. Le maternalisme, bien qu’il soit favorisé par la sélection naturelle, peut ainsi enseigner au nourrisson l’altruisme, l’affection et la coopération. Griffith nomme ce processus « l’endoctrinement à l’amour ».

Les primates auraient été particulièrement favorisés dans cette évolution. La vie dans les arbres et la libération partielle des bras leur permettaient de porter longtemps leurs petits et de prolonger la relation entre la mère et l’enfant. Griffith voit chez les bonobos une illustration vivante de ce processus. Leur société est fortement centrée sur les femelles et sur les jeunes. Il évoque leur compassion, le partage de la nourriture, l’aide apportée aux individus fragiles et la place centrale accordée à la progéniture.

Les témoignages cités dans l’entretien décrivent notamment des bonobos guidant une femelle âgée devenue aveugle, prenant collectivement soin des petits ou manifestant une grande proximité affective. Pour Griffith, leurs comportements permettent d’imaginer comment nos lointains ancêtres ont pu acquérir des instincts coopératifs et aimants.

Il rappelle que le philosophe américain John Fiske avait déjà proposé, au XIXe siècle, de relier le prolongement de l’enfance et des soins parentaux au développement moral de l’humanité. Cette idée aurait ensuite disparu du discours biologique parce que l’humanité, incapable d’expliquer sa propre agressivité, ne pouvait pas regarder sans culpabilité un passé fondé sur l’amour et les soins apportés aux enfants.

5.Comprendre que l’être humain est fondamentalement bon

Dans la dernière partie, Craig Conway demande comment cette compréhension peut produire la « réhabilitation psychologique de l’espèce humaine ». Jeremy Griffith répond qu’elle libère l’être humain du fardeau de la culpabilité en établissant qu’il est fondamentalement bon et non mauvais.

L’humanité est certes devenue profondément troublée au cours de sa recherche de la connaissance. Mais cette perturbation aurait eu une raison légitime : l’esprit conscient devait poursuivre son exploration malgré la condamnation de ses instincts. Comprendre cette nécessité permettrait enfin de réconcilier les deux dimensions de l’être humain et de soulager la division intérieure qui l’habite.

Pendant des millénaires, l’être humain aurait cherché à compenser son sentiment de culpabilité par des renforcements extérieurs : pouvoir, victoire, prestige, richesse, célébrité et domination. Ces moyens lui apportaient temporairement la preuve qu’il avait de la valeur. De même, la colère, le déni et l’aliénation lui permettaient de se protéger contre tout ce qui semblait confirmer sa prétendue indignité.

Dès lors que sa bonté fondamentale est comprise, ces défenses deviennent inutiles. Selon Griffith, chacun peut alors choisir de ne plus vivre sous le contrôle de la colère, de l’égocentrisme et de la recherche permanente de reconnaissance. La guérison complète des perturbations accumulées demandera plusieurs générations, mais il serait possible de cesser immédiatement de leur donner le pouvoir de diriger sa vie.

Griffith applique également cette explication aux affrontements idéologiques. Il considère que les mouvements idéalistes ont cherché prématurément à imposer la coopération et l’amour alors que la recherche de la connaissance de soi n’était pas achevée. Selon lui, la découverte de l’explication de la condition humaine met désormais fin à cette opposition : la recherche perturbante de la connaissance étant arrivée à son terme, l’humanité peut soutenir librement un mode de vie coopératif et aimant, sans nier l’individualité ni la liberté de pensée.

6.De l’innocence originelle à une coopération pleinement consciente

L’entretien s’achève sur la perspective d’une transformation générale. Jeremy Griffith décrit le parcours humain comme le passage d’une innocence instinctive à une période de conflit, puis à un état où la coopération peut être retrouvée avec une conscience pleinement développée.

L’humanité ne reviendrait donc pas simplement à son point de départ. Elle retrouverait son orientation coopérative et aimante après avoir acquis la connaissance d’elle-même. Griffith reprend à ce propos les mots de T. S. Eliot : au terme de toutes nos explorations, nous atteindrons l’endroit d’où nous étions partis et le connaîtrons pour la première fois.

Pour Craig Conway, cette explication offre l’espoir d’un changement profond au moment où le monde semble menacé par l’accumulation des conflits et des souffrances. Il invite les auditeurs à réécouter l’entretien et à approfondir le travail présenté dans LIBERTÉ.

Le message final de Jeremy Griffith est que l’être humain n’est pas mauvais. Il a été psychologiquement perturbé par une recherche nécessaire et héroïque de la connaissance. Maintenant que la cause de cette perturbation peut être comprise, la colère, le déni, l’égocentrisme et la compétition n’auraient plus besoin de gouverner l’existence humaine. Un nouveau monde fondé sur la coopération, l’altruisme et l’amour pourrait alors émerger.

7.Source

Transcription française de l’entretien de Craig Conway avec Jeremy Griffith (2020), consacré au livre LIBERTÉ : La fin de la condition humaine. Disponible sur HumanCondition.com.